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Légende de la montagne Saint-Eynard

Jadis, Dieu, la Vierge et les saints aimaient se promener au dessus de la vallée de l’Isère qui était pour leurs yeux un émerveillement. Un jour la Vierge Marie s’étonna : «Pour­quoi les bords de cette rivière, ces forêts et ces pâtu­rages sont-ils inha­bi­tés! Les hommes y seraient si heureux!»
Dieu demanda donc aux saints d’apporter aux humains de quoi se loger dans ces contrées si agréables.
Saint Eynard puisa alors dans les docks du ciel : châteaux-forts à tou­relles, don­jons cré­ne­lés, manoirs, chau­mières au toit de paille, clo­chers aux cam­pa­niles aigus…, en remplit un grand sac qu’il chargea sur ses épaules. Puis il partit.
Mais la route était longue, la charge lourde, la cha­leur accablante. Arrivé à la crête de la mon­tagne qui porte son nom,  Saint Eynard s’assit au bord d’un ruisseau, étancha sa soif, puis s’endormit. A ce moment, le diable, suivi d’une légion de dia­blo­tins, s’approcha à pas de loup et décousu sournoisement le des­sous du sac.

Ce fut alors un écrou­le­ment for­mi­dable. Tous les édifices contenus dans le sac glis­sèrent les uns sur les autres, rou­lèrent en bas pêle-mêle, bon­dis­sant çà et là, entre les rocs qu’ils ren­con­traient puis finirent sur les pentes, au hasard de leur chute. Un cas­tel s’accrocha le pre­mier sur l’escarpement des Cor­beaux ; un don­jon s’implanta plus bas, pour deve­nir la Tour des Chiens ; l’église de Corenc dégrin­gola plus loin avec une dizaine de chau­mières ; un château-fort se fixa sur la ter­rasse de Bouquéron ; La Tronche se peu­pla de quelques maçon­ne­ries qui déva­lèrent en s’ébréchant…
Les dia­blo­tins se tor­daient les côtes de rire. Satan égratigna alors Saint Eynard du bout de sa griffe pour le réveiller.
Effaré, il contem­pla son sac éven­tré et le désastre de la vallée.

Saint Eynard n’osait plus ren­trer au Paradis. Mais la Vierge Marie, inquiète de son absence, par­tit avec un cor­tège d’anges à sa recherche. Quand elle arriva, le soleil se levait et tein­tait de rose les mai­sons éparses. Saint Eynard raconta son aven­ture en pleurant. Alors, la Vierge Marie regarda la vallée et s’exclama «Comme c’est joli ainsi !»
Et, pour que ce fût encore plus beau, de sa main, elle fit éclore dans les prai­ries, autour des mai­sons, des anco­lies, des nar­cisses, des ané­mones et des sabots de la Vierge.

Cette légende est tirée de Sous le signe des Dau­phins, écrit par Paul Ber­ret, éditions Didier et Richard, à Gre­noble.
Selon la légende, Saint Eynard, compagnon de St Bruno, fut le co-fondateur des Chartreuses par le monde. Il mourut à 126 ans.